PHOTOGRAPHIE #1 STOCKAGE SUR LA PLAGE
De 1865 à 1929, date de la grande crise financière mondiale, la ville de Rufisque a joué un rôle important dans le développement de la région durant la période coloniale. Rufisque a été le théâtre de diverses activités industrielles et commerciales significatives en abritant des comptoirs et sociétés européennes comme la Société des Huileries et Rizeries de l'Ouest Africain (SHROA) en 1926 avec une huilerie, la société Nosal en 1949 sous la forme d'une société à responsabilité limitée (SARL) spécialisée dans l'exploitation forestière, la société Barthès et Guiraud, constituée en société en nom collectif (SNC) en 1901 à Rufisque et opérant dans le commerce de produits locaux tels que l'arachide, denrée majeure exportée vers l'Europe, ainsi que la société J.-A. Delmas et Cie, fondée à Bordeaux et ayant étendu ses activités au Sénégal, notamment à Rufisque. Cette dernière s’est spécialisée dans l’importation et l’exportation de diverses marchandises, contribuant au développement économique de la région. À la fin du XIXᵉ siècle, Rufisque était considérée comme une agence commerciale importante grâce au commerce de l’arachide. En 1880, plus de vingt-trois mille tonnes d’arachides étaient expédiées depuis son port, tandis que la ville de Saint-Louis n’en traitait que six mille.
Cette photo de la plage de Rufisque prise entre les années 1890 et 1920 montre l’important stock d’arachides sur le littoral en instance d’embarquement vers l’Europe et illustre le commerce florissant de l’arachide à cette époque. D’intenses activités se déroulaient sur la plage avec les dockers et les chalandes qui se succédaient entre les cinq quais. Ces entreprises ont joué un rôle clé dans l’industrialisation de Rufisque, renforçant son importance en tant que centre économique majeur du Sénégal durant la période coloniale.
PHOTOGRAPHIE #2 QUAI DE RUFISQUE
En 1865, Maurel & Prom a construit le premier quai à Rufisque, facilitant ainsi l’exportation de l’arachide. Cette infrastructure a permis à Rufisque d’exporter 2 000 tonnes d’arachide cette année-là, surpassant la ville rivale de Saint-Louis. Dès 1867, Rufisque exportait six fois plus d’arachide qu’en 1865, soit 12 000 tonnes, consolidant sa position en tant que principal port d’exportation de cette denrée au Sénégal. L’entreprise Maurel et Prom a également investi dans des infrastructures portuaires et possédait une flotte de navires pour le transport maritime et fluvial, contribuant ainsi au développement du commerce et des échanges dans la région.
Sur cette photo, on peut voir la flotte de voiliers derrière le quai, les sacs d’arachide sur le quai et sur la plage, ainsi que de petites embarcations tirées sur le sable. Ce type de quai, au nombre de cinq sur le littoral, était bâti entièrement en bois sur une longueur de 200 mètres et reflétait une certaine ingéniosité de l’époque, avec des articulations en formes géométriques et des poteaux élévateurs. Sur la plage comme sur le quai, les ouvriers s’activaient aux chargements et aux débarquements des sacs d’arachides.
Cette photo nous renseigne sur les infrastructures portuaires du littoral de Rufisque et sur les effets de l’avancée de la mer, car à cette époque, une partie des quais se trouvait encore sur la plage, contrairement à la photo 5 prise en 2020 où les vestiges des wharfs se trouvent tous dans l’océan, loin des habitations et de la plage.
PHOTOGRAPHIE #3 ACTIVITES DU PORT
Cette photo illustre le dynamisme du commerce de l’arachide durant la période de 1910 à 1929, avant la crise de 1930 qui stoppa les échanges entre l’Afrique et l’Europe. Durant cette période, plus de cinquante mille tonnes quittaient le littoral de Rufisque pour la sous-région et l’Europe. Philippe Delmas, figure clé de l’entreprise, a joué un rôle majeur dans le développement des activités commerciales de la société au Sénégal. Ainsi, la société Delmas a contribué de manière significative au commerce et à l’industrialisation de Rufisque durant la période coloniale, en facilitant les échanges commerciaux entre le Sénégal et l’Europe via le littoral de Rufisque.
Les chalands visibles sur la photo acheminaient les sacs d’arachide en rotation continue vers les navires en haute mer. Le même scénario se répétait sur les cinq quais à un rythme très soutenu, car le quai ne désemplissait jamais. La chaîne de valeur fonctionnait parfaitement, depuis la gare située à plus de 500 mètres où le train débarquait la cargaison d’arachide venant de l’intérieur du pays, jusqu’aux chariots qui transportaient les produits vers les espaces de dépôt ou les magasins de stockage sur la plage, et même jusqu’aux quais comme on le voit sur la photo.
Ces activités se sont progressivement réduites avec l’avènement du port de Dakar et le déplacement des opérations commerciales. À partir des années 1960, il ne restait plus que les activités de pêche sur le littoral de Rufisque.
PHOTOGRAPHIE #4 HANGARS
On en trouve une vingtaine dont huit sur le littoral et le reste éparpillé au centre-ville. Avec le développement de la culture de l’arachide et l’augmentation de la production, des hangars en pierre de Rufisque, tirées des carrières qui ceinturaient la zone, ont été construits pour le stockage des graines d’arachide en particulier et d’autres produits destinés à l’import–export. Ces hangars faisaient face à la mer et étaient bâtis sur des superficies de 836 à 1377 m², constituant un patrimoine architectural que les autorités locales comme étatiques n’ont pas su préserver comme un héritage colonial. Du fait de leur proximité avec la mer, l’érosion côtière a détruit une bonne partie de ces édifices, comme l’atteste cette photo qui montre la partie latérale du bâtiment complètement dans les eaux et qui risque l’engloutissement ou l’affaissement total dans les prochaines années.
Sur cette photo, on peut voir les vestiges du quai d’embarquement à l’époque coloniale, aujourd’hui situés à une certaine distance (environ 150 m) en face du hangar de stockage d’où étaient acheminés les sacs d’arachide, démontrant une fois de plus l’avancée de la mer. Comparée à la photo 2, nous pouvons dire qu’une bonne partie du littoral est aujourd’hui sous l’eau.
La plupart des entreprises de l’époque disposaient de leur propre hangar, et ces marques de la période faste du littoral de Rufisque comme port économique et commercial s’effritent de jour en jour. Elles méritent une préservation et une restauration pour inscrire durablement dans les esprits des Rufisquois et du monde entier le rôle économique que ce littoral a joué par le passé.
L’existence de ces hangars traduit la forte activité du port de Rufisque en termes de flux de trafic et de tonnage exporté durant la période coloniale de 1865 à 1928.
PHOTOGRAPHIE #5 VESTIGES
Cette photo prise en 2018 rappelle aux promeneurs et riverains de la mer l’existence d’activités sur le littoral. En effet, ces wharfs constituaient les ponts des quais d’embarquement ou de débarquement des produits et particulièrement de l’arachide. Abandonnés et rongés par l’océan depuis une centaine d’années, ces vestiges constitués de rôniers prouvent leur solidité et leur adaptabilité à la construction marine. On en dénombre sur le littoral cinq dans cet état, ayant appartenu à des établissements et comptoirs français tels que Maurel et Prom, CFAO, Delmas, Barthès pour l’évacuation de leurs marchandises. Il faut noter que les bateaux jetaient leur ancre au large du littoral et que des chalands transbordaient les marchandises des quais aux bateaux.
Aujourd’hui, le constat est d’autant plus amer que rien n’a été fait pour les préserver alors qu’ils pouvaient servir de ponton de promenade ou de pêche à la ligne. Jadis empruntés par des centaines de personnes et supportant des tonnages importants, ces wharfs subissent l’assaut de la mer et servent plutôt les oiseaux que les hommes. Ces troncs centenaires peuvent avoir une nouvelle vie par la restauration et leur réhabilitation.
À nous riverains du littoral, il ne nous reste que la contemplation des vestiges d’un passé florissant de ce beau littoral de 2,5 km qui ceinture la ville de Rufisque et qui a vu se nouer et se dénouer des interactions entre les communautés et les colonisateurs pour un développement économique et social de notre vieille cité. Ainsi, de l’apogée du littoral avec ses effets économiques sur le peuple « Lébou » de la mer à son déclin à partir des années 1930, il nous incombe de perpétuer ce pan de notre histoire commune afin que les plus jeunes et les générations à venir puissent se souvenir de cet héritage colonial.